dimanche 16 novembre 2014

OPA sur l'école

A l'heure où une pétition circule en soutien à une élue de la FCPE de Fontenay sous Bois attaquée en justice pour avoir exclu trois parents d'élèves hostiles aux ABCD de l'Egalité (et donc en complète contradiction avec les valeurs d'égalité et de laïcité de cette association de parents d'élèves) (http://rue89.nouvelobs.com/2014/11/11/val-marne-anti-gender-terrorisent-fcpe-255970), nous publions cet article sur la guerre engagée contre l'Education Nationale laïque et républicaine par des lobbys catholiques et patronaux.

En septembre 2013, la première université d’été de la manif pour tous s’est tenue au parc Floral de Vincennes. Parmi, les intervenants, l’ex-UMP Charles Beigbeder figure du MEDEF, et catho convaincu. Certains participants ont été surpris, voire choqués, de sa « leçon de libéralisme » professée lors d’un discours « décousu ». « Une énorme erreur de casting » juge même un militant sur un blog de la LMPT. En revanche, l’intervention d’Anne Coffinier, présentée par Le Monde comme « l’autre égérie de la manif pour tous » derrière Ludovine de la Rochère, a été acclamée avec enthousiasme. 

Malgré cet accueil contrasté, Anne Coffinier et Charles Beigbeder font tous les deux partie d’un réseau de lobbys catholiques, politiques et affairistes qui travaillent à une privatisation du système scolaire français. Le collectif de « La manif pour tous » a donné un second souffle, idéologique et financier, à leur activisme. 




En moins d’une décennie, Anne Coffinier, énarque et normalienne de 40 ans, est devenue l’une des figures centrales de ce réseau. 
En 2004, elle a renoncé à sa carrière de diplomate au Quai d’Orsay pour lancer l’association « Créer son école » dont « le but est d'encourager la création d'écoles libres en offrant un soutien juridique et logistique à ceux qui souhaitent en créer ». 
En 2007, elle a créé sa « Fondation pour l’Ecole », qui fait office de machine de guerre idéologique et de pompe à fric. 
Dans la foulée, elle a fondé l’ILFM (Institut Libre de Formation des Maîtres), « un institut privé qui prépare au métier de maître d’école primaire » dont la formation coûte environ 4800 sur deux ans pour six week-end de cours annuels et quelques stages. Le diplôme n’est pas reconnu par l’Etat ce qui n’empêche pas l‘ILFM de se présenter en concurrent direct des IUFM. 

Dans d’innombrables tribunes, interviews et conférences, Anne Coffinier n’a de cesse de dénoncer la main mise de l’Etat sur les consciences de nos têtes blondes, prônant une « séparation totale de l’Etat et de l’Ecole ». 
« Si le navire de l'Éducation nationale s'obstine à foncer dans les icebergs, il n'est point d'autre solution que de mettre à l'eau de multiples nefs. C'est ce que font tous ces parents qui ont retiré cette rentrée leurs enfants de l'école publique pour le privé » écrit-elle dans une tribune publiée dans le Figaro début septembre. 

La pierre angulaire de cette entreprise est le financement du système scolaire par des bons d’éducation, avatars de l’« education voucher » inventé par le pape des néolibéraux, l’Américain Milton Friedman, prix Nobel d’économie et ancien conseiller de Pinochet. Dans ce système, l’Etat, au lieu de financer directement l’éducation nationale, verse aux parents une somme forfaitaire par enfant. Les parents sont ensuite libres de choisir l’établissement scolaire sur le marché public ou dans le privé en fonction de leurs préférences éducatives, idéologiques ou confessionnelles. 

En juin 2010, Anne Coffinier a pu défendre son projet au Sénat sous l’égide de Jean-Claude Gaudin et en mars 2012, sa Fondation a organisé un grand colloque à l’Assemblée. Rien d’étonnant à cela : sa Fondation pour l’Ecole dont la seule ambition est la mise en pièces du plus fondamental des services publics a été reconnue d’utilité publique par décret du Premier ministre François Fillon du 18 mars 2008. 

Un joli cadeau car les dons aux organisations d'utilité publique sont déductibles des impôts à hauteur de 66% ou 75%. Dans une interview accordée à Catholic Canadian News, elle assure recevoir trois millions d’euros de dons chaque année reversés aux écoles créées par le biais de son association. L’Etat se prive donc volontairement de recettes fiscales qui pourraient servir à financer l’Education Nationale au profit d’écoles privées pour l’essentiel catholiques, car notre sœur Anne est proche de la mouvance intégriste Saint Pie X. 

Pour assurer sa promo, Anne Coffinier ratisse large. En juin 2010, la Fondation pour l’école a remis son premier Grand Prix de langue et de culture française destiné aux élèves de CM2 et de 4ème. Dans le jury, des personnalités des lettres et des médias comme les académiciens François Cheng et Jean Cluzel ainsi que la triplette Natacha Polony, Eric Zemmour et Eric Naulleau. 




Elle peut même compter sur son mari, Pierre-Alain Coffinier, consul général de France à Edimbourg, qui fait la pub des activités de sa femme dans sa biographie en ligne sur le site de l’Ambassade de France : « Mon épouse Anne est à la tête d’un mouvement de promotion des écoles indépendantes en France et vivement intéressée par les systèmes d’éducation britanniques et écossais » écrit-il. 


Quant aux fameux chèques éducations, ont les retrouve dans le rapport de Jacques Attali commandité par Sarkozy en 2008 assortis de la suppression de la carte scolaire : « Des droits à l’école seront attribués à chaque enfant et utilisables dans toutes les écoles : ce dispositif permettra d’établir une véritable liberté de choix. » Notons que le rapporteur de ce rapport était à l’époque Emmanuel Macron, notre fringant ministre de l’Economie… 

Le bon d’éducation figure aussi dans les dix propositions de réformes de Charles Beigbeder, l’invité contesté de l’Université d’été de LMPT, ainsi que dans les propositions de l’Institut Thomas More. 

Ce think tank libéral, catholique et européen a été crée par l’ancien ministre de la Défense proche de l’extrême droite, Charles Million. Dans le conseil d’orientation de l’Institut, on croise du beau linge comme Xavier Fontanet, ancien Président d'Essilor, Marwan Lahoud, le directeur général d'EADS, le prince Michael von Liechtenstein, le croisé des valeurs familiales candidat à la présidence de l’UMP, Hervé Mariton, ainsi que Charles Beigbeder et Anne Coffinier. 

Aux côtés de Mariton, Coffinier et Beigbedder, figure la philosophe catho-libérale, membre de l'Académie des Sciences Morales et Politiques et, accessoirement, épouse de Charles Million, Chantal Delsol, invitée à l’université d’été 2014 de LMPT. Défenseuse du libre marché et des racines chrétiennes de l’Europe, elle est l’auteur d’un « Manuel d'instruction civique et morale », recommandé en 2011 par le ministère de l’Education lors de la tentative de réintroduction des cours de morale à l’école. 

Son manuel est paru chez une petit maison d’édition, la « Librairie des Ecoles », spécialisée dans des livres scolaires réactionnaires, un marché en pleine extension. Les sites d’Anne Coffinier en font bien sûr une promotion active. 
La Librairie des Ecoles est dirigée par un ami de Chantal Delsol, Jean Nemo, fils du philosophe libertarien Philippe Nemo, maître de conférences à HEC et grand pourfendeur du système éducatif français « soviétiforme ». Il est le maître à penser -et l’ancien professeur de Vincent Laarman, porte-parole de l’association SOS-Education, qui depuis 2001, dénonce « l'effondrement du système scolaire: la baisse de niveau, l'omnipotence des syndicats et des «pédagogistes», la dépravation morale » écrit Libération. 

Un combat qui fait recette : bon an, mal an, SOS-Education, récolte entre deux et trois millions d’euros de dons à coups de mailings. Une preuve de plus qu’il y a du fric à faire, ce qu’a bien compris l’éditeur Albin Michel qui a racheté la Librairie des Ecoles en 2010. 

Mais le chef d’entreprise multi-cartes Charles Beigbedder, à la tête de Poweo et du fonds d’investissement Gravitation, n’est pas le dernier à renifler l’odeur de l’oseille. C’est ainsi que l’on apprend au détour d’un petit article de La Provence qu’il est depuis septembre le « mécène » des cours Ozanam, petite école privée créée dans les quartiers nord de Marseille sous l’égide de la Fondation Espérances Banlieues, émanation de… la Fondation pour l’Ecole d’Anne Coffinier. Un mécénat né d’une révélation « à la suite d’une rencontre avec la présidente de la Fondation pour l’Ecole » explique Charles Beigbedder omettant de préciser qu’ils siègent tous les deux au conseil d’orientation de l’Institut Thomas More…

Espérances Banlieues est aussi à l’origine de la création de l’école Alexandre Dumas à Montfermeil, avec le soutien actif du maire UMP tendance FN, Xavier Lemoine et celui de Harry Roselmack, venu inaugurer l’établissement. Le présentateur a même reçu les élèves sur le plateau de son émission « 7 à 8 ». Normal : Bouygues compte parmi les mécènes de l’école… 

Ces initiatives locales ne sont que des ballons d’essai. Le but ultime d’Anne Coffinier et consorts est de faire exploser les cadres légaux pour investir le marché potentiellement très lucratif de l’école à la carte, grâce aux bons d’éducations. En attendant cette libéralisation, des pros internationaux du secteur avancent leur pions en France : la GEMS Education, groupe privé détenteur de réseaux d’établissements sur tous les continents, a acheté début 2014 la prestigieuse Ecole des Roches, un internat où l’année de scolarité coûte 25000 euros. 
C’est ce même groupe, qui par le biais de sa fondation Varkey Gems Foundation (VGF), a remis cette année le prix du « meilleur professeur du monde » d’une valeur d’un million de dollars. A Dubaï, pays bien connu pour sa défense d’un système éducatif, public et laïc. 

Le mouvement de la Manif pour tous en présentant l’Education Nationale comme une sorte de backroom de boîte gay sert en réalité de rabatteur idéal à ceux qui veulent instaurer le marché de l’école à la carte : selon les chiffres fournis par Anne Coffinier, 61 nouvelles écoles indépendantes ont ouvert leurs portes à la rentrée, contre 37 l'an dernier pour un nombre total de plus de 700 établissements. 
« L’humain n’est pas une marchandise » dit le slogan de la Manif pour tous. Les mioches, c’est une autre histoire.

Par David Ramasseul.

Article publié dans Siné Mensuel n°36 - Novembre 2014. 

A lire : « Main basse sur l'école publique » et « La République contre son école » d’Eddy Khaldi et Michèle Fitoussi, édition Demopolis. 


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